“En 1945, Karl Popper publiait La Société ouverte et ses ennemis. Il y défendait une société démocratique, dominée par le libre choix des individus. Soixante ans plus tard, ses épigones n’en ont retenu qu’une glorification de la «modernité» et une hostilité pathologique envers tous les «conservatismes» et autres réticences politico-historiques à la mondialisation «bénéfique».
Alors que se termine la première décennie du XXIe siècle, force est de constater l’échec de cette utopie occidentale louée tant par les mondialistes libéraux que par les altermondialistes égalitaires qui, d’accord sur les fins, ne divergent que sur des moyens, des méthodes et la mise en œuvre ! La crise pandémique des crédits immobiliers hypothécaires d’origine étatsunienne, la hausse vertigineuse des énergies fossiles, l’explosion de la demande énergétique mondiale, le commencement de la pénurie alimentaire, la spéculation boursière sur les matières premières agricoles, les dérèglements climatiques, le remplacement du paysan par l’agriculteur quand ce n’est pas par l’agro-industriel, la montée en puissance des nouveaux pays industrialisés / pays émergents issus de l’ancien Tiers-Monde (Chine, Inde, Brésil) pulvérisent le mythe de la mondialisation bienfaisante et accélèrent le cours de l’histoire.
Les nuages noirs s’amoncellent à l’horizon de nos civilisations sophistiquées qui risquent de connaître à brève échéance de formidables tempêtes. Comment réagiront nos peuples et, en particulier, les classes moyennes fiscalement pressurées (rackettées ?), en voie de marginalisation, quand s’installeront de force les « réfugiés climatiques », éclateront d’effroyables conflits pour la maîtrise de l’eau, des ressources naturelles et des terres arables ; quand le litre d’essence s’élèvera à cent euros et que les structures étatiques s’effondreront ? On peut envisager - et espérer - que paysannerie survivante, monde salarié martyrisé et classes moyennes paupérisées délaisseront la dissidence pour la rébellion et exigeront le retour à des sociétés fermées.
Ce désir impérieux de fermeture se manifeste dès à présent chez nos voisins italiens. Les élections législatives et sénatoriales des 13 et 14 avril 2008 expriment une prise de conscience populaire qui a surpris jusqu’aux commentateurs politiques. Avec un résultat national de 8,3 % (alors qu’elle ne présentait aucun candidat au Centre et au Sud de la péninsule), trois millions d’électeurs, soixante députés et vingt-six sénateurs, la Ligue du Nord d’Umberto Bossi devient la troisième force d’Italie, derrière Le Peuple de la Liberté de Silvio Berlusconi et le Parti démocrate de Walter Veltroni. En usant d’une thématique qui fit naguère les belles heures du frontisme en France, la Lega Nord a « développé un profil “ ouvriériste ”, en valorisant son enracinement populaire », écrivent fort justement Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet (1).
Mais ce n’est pas la seule explication. À l’heure où, en Île-de-France, les Français de racines européennes assistent, stupéfaits, à la collusion entre un patronat, fidèle à ses habitudes négrières et avide de profits immédiats, et des étrangers clandestins - dits « sans- papiers » - soucieux de se faire régulariser avec l’appui de la grosse presse libérale-libertaire qui assène, conséquente avec elle-même, que « dès lors que l’on plaide pour l’ouverture des frontières, la mondialisation plus ou moins heureuse et la circulation sans entrave des marchandises, comment les refuser aux hommes ? » (2), en Padanie, la Ligue s’inscrit sociologiquement et électoralement dans une perspective identitaire et « communautaire » ou « communautariste ». Pour Angelo Panebianco, « le communautarisme territorial qui l’inspire lui permet de se mouvoir “ comme si ” les populations représentées étaient en leur sein homogènes. Pour l’inter-classisme communautaire, si le territoire est gagnant, ses habitants le sont aussi » (3). Que cela peut-il bien signifier ?
Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet apportent une réponse pertinente. « La progression de la Ligue, loin de témoigner d’une “ gauchisation ” de son électorat (très peu de ses électeurs se positionnent en effet à gauche), pourrait plutôt signifier l’émergence d’une nouvelle ligne de fracture dépassant le clivage gauche - droite pour se reconfigurer sur l’opposition entre les tenants d’une société ouverte et d’une société fermée demandant protection face à la mondialisation » (4). Les auteurs de ce très remarquable article concluent par la renaissance intellectuelle du protectionnisme.
En effet, l’organisation économique de l’Italie septentrionale relève du « modèle industriel alpin » : un tissu dynamique de P.M.E. - P.M.I. à capitaux familiaux qu’on apparente au modèle industriel choletais et vendéen. Or ces entreprises alpines souffrent du désintérêt de l’État, par ailleurs défaillant et inefficace, qui préfère dialoguer avec les multinationales. Si « le “ travaillisme ” de la Ligue s’est structuré autour de l’alliance entre patrons et ouvriers dans la perspective de défendre le monde de l’usine face à la désindustrialisation et à la compétition internationale » (5), c’est peut-être aussi dû à la prise de position iconoclaste de Giulio Tremonti dans son ouvrage, La Peur et l’Espoir, paru au cours la campagne électorale. Qu’écrit donc le très probable Grand Argentier du gouvernement Berlusconi ? « Le marché, l’idéologie totalitaire inventée pour gouverner le XXIe siècle, a diabolisé l’État et presque tout ce qui était public ou communautaire, en mettant le marché souverain en position de dominer tout le reste. Maintenant, on ne peut plus dire que c’était la ligne juste, la seule ligne. […] L’Europe que nous voulons est certes une Europe avec des portes, à condition qu’elles ne soient pas toujours ouvertes, et de surcroît seulement vers l’intérieur. […] La bataille contre la suprématie des marchés doit commencer » (6).
Les électeurs padans (ou padaniens) ont saisi l’importance des enjeux. Ils comprennent que la compétition économique mondial et le déferlement migratoire allogène sont deux facettes d’une seule et même réalité : une ruée sans fin à la réification du monde, à l’effacement voulu des frontières, à la disparition programmée des identités. Leur vote anticonformiste conteste donc cette course folle vers l’anéantissement et l’indifférenciation. Constatant l’impéritie de l’État national italien et l’inanité d’une construction européenne devenue maboule, ils se retranchent derrière cet « État-fantôme », cette « cryptarchie » (7) qu’est la Padanie. C’est par ignorance que la presse française qualifie la Ligue du Nord d’« anti-européenne », elle dont le journal La Padania se revendique mitteleuropéenne ! Les journalistes hexagonaux oublient qu’aux débuts des années 1990, Umberto Bossi soutenait l’intégration dans la zone euro de la seule Italie septentrionale et réclamait une constitution pour l’Europe. S’il s’est ravisé depuis, c’est parce qu’il a réalisé que la présente Union européenne cherche à enfermer les peuples dans un vaste bagne avant de les broyer (de les génocider ?). Loin d’être anti-européens, la Lega et son « Sénateur » sont surtout alter-européens, partisans d’une Europe libre des peuples européens.
Le refus de la mondialisation libérale-oligarchique va de pair avec le rejet d’entériner le projet multiculturel métisseur. Les électeurs du nord de l’Italie ont su établir les correspondances nécessaires entre une hausse des prix vertigineuse, une immigration de peuplement inacceptable et un effondrement des salaires devenus seules variables d’ajustement dans un environnement économique ouvert à tous les délires concurrentiels. Oui, comme l’évoque depuis plusieurs années Emmanuel Todd, le protectionnisme revient à la grande frayeur des profiteurs de la mondialisation ! Que les Européens redécouvrent donc Colbert, List et Schacht, retrouvent les vertus de la frontière et se ferment aux soubresauts d’une économie planétaire totalement déboussolée !
Notes:
1 : Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet, « La Ligue du Nord, artisan du succès de la droite en Italie », in Le Figaro, 19/20 avril 2008.
2 : Laurent Joffrin, in Libération, 18 avril 2008.
3 : Angelo Panebianco, « La Ligue du Nord, populiste, populaire et incontournable », in Courrier International, 24 - 29 avril 2008.
4 : Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet, art. cit.
5 : Francesco Ronchi et Jérôme Fourquet, art. cit.
6 : Passages traduits et cités par Le Monde, 20 mars 2008.
7 : Sur cette notion, lire Bruno Fuligni, L’État c’est moi. Histoire des monarchies privées, principautés de fantaisie et autres républiques pirate , Les Éditions de Paris - Max Chaleil, 1997.
Source:entreguillemets