Publié par : winfrid | octobre 23, 2009

Migrations en Méditerranée (16 ème-18 ème siècle)

” Les Temps modernes ont donné lieu à de très importants transferts de population dont les modalités ont pu être très différentes (…).

_ Les migrations diffuses, spontanées ou contraintes :

On a pu déjà observer que les mouvements des nomades s’apparentent aux migrations. Mais ils sont bien difficiles à définir. Quelles sont leurs motivations ? Famines, sécheresses, hostilité des populations voisines, etc. ? Il est déjà plus facile de comprendre les ” descentes ” continues des montagnards vers les plaines, au rythme des travaux agricoles, des offres d’embauche, dans l’espérance de filles à marier, de possibilités de promotion sociale ou de conquête de la terre : ainsi les Pyrénéens et les Auvergnats, Rouergats, Cévenols vers la Catalogne sous-peuplée des 16 ème et 17 ème siècles (…) ; ou vers le bas Languedoc (…). Un même processus conduit les montagnards des Alpes italiennes à Milan, Brescia, Cremone ou Bologne; ceux de l’Apennin à Gênes, Rome, Florence, etc.

Marseille (…) connaît aux 16 ème et 17 ème siècles un essor rapide grâce à une migration de proximité venue des vallées alpestres, de Corse, de Ligurie et du Piémont. Par la suite, les origines des immigrants à Marseille se diversifient beaucoup. A la fin du 18 ème siècle, il y a peut-être 5000 étrangers à Marseille (5 % de la population), dont une majorité d’Italiens (peut-être 70 %) et un nombre notable de Suisses et d’Allemands.

De même, à partir de 1492 (date de la chute du royaume de Grenade), un flux continu de ” morisques “ (musulmans vivant en Espagne chrétienne), appelés ” andalous ” au Maghreb, même s’ils viennent d’Aragon ou de Valence, s’oriente vers le Maroc (vers Fès notamment) ou vers Alger. Pareillement, des juifs espagnols convertis mais objets de vexations quittent l’Espagne à destination de l’Europe du Nord ou de l’Empire ottoman (Sarajevo, Salonique, Istanbul surtout) et du Maroc (…).

Dans un registre différent, il faut évoquer la devchirmé, soit les prélèvements des enfants des provinces chrétiennes de l’Empire ottoman (Roumélie, Bulgarie, Grèce, Arménie, etc.), âgés le plus souvent de quatre à dix ans et conduits à Istanbul afin d’y être -après conversion obligatoire à l’islam-instruits et formés pour constituer le corps des janissaires, corps d’élite de l’armée turque.

Ces derniers cas introduisent l’idée d’une contrainte plus ou moins forte. La contrainte peut être évidente : ainsi lors des nombreuses razzias aux dépens de populations musulmanes réduites en esclavage par les chrétiens ou de villages chrétiens assaillis par les corsaires ou les armées ottomanes, cette situation étant plus fréquente que la première. Ainsi, la Calabre subit plusieurs raids massifs (…) au cours du 16 ème siècle. Beaucoup de personnes ” razziées ” n’étaient pas rachetées et migraient sans l’avoir voulu, dont beaucoup d’insulaires (Corses, Sardes, Siciliens, Baléares, Grecs de l’Archipel, etc.). Il est vrai que nombre de ” renégats “ sont des migrants volontaires, qui s’en vont à Salé, Alger, Tunis, Tripoli, Istanbul (…). Ils viennent des Espagnes et des Italies, de Provence, des Flandres ou d’Angleterre, de Hongrie, de Grèce, etc.

_ Migrations collectives, volontaires ou forcées :

(…) L’Empire ottoman fut le théâtre de mouvements migratoires de grande ampleur. Aussitôt après la prise de Constantinople, dont ils avaient fait leur capitale, les sultans pour repeupler la ville procédèrent à des transferts autoritaires de populations : Turcs d’Anatolie et de la mer Noire, Arméniens (…), Grecs de Morée et des îles. Au gré des conquêtes du 16 ème siècle, ils en organisèrent d’autres (…).

La capitale (Istanbul) n’eut pas le monopole de ces mouvements de masse. A la faveur des guerres du 17 ème siècle, de nombreux Turcs d’Anatolie vinrent se fixer en Roumélie où les musulmans constituent au début du 19 ème siècle le tiers de la population. A l’inverse, à la fin du 17 ème siècle, les Serbes émigrèrent en masse vers l’Empire, afin de fuir la domination musulmane : en 1690, puis en 1694, deux grandes vagues emportèrent ainsi quelque 200 000 personnes. Les Albanais réoccupèrent alors l’espace déserté, notamment le Kosovo, tandis que d’autres Albanais s’installaient en Epire et en Morée.

L’armée des janissaires d’Alger, qui comprenait une dizaine de milliers d’hommes, fut, jusqu’au 19 ème siècle, constamment formée par des Turcs d’Anatolie (…).

La migration la plus massive qui ait affecté l’espace méditerranéen à l’époque moderne fut sans doute celle des morisques espagnols. Cette opération, d’une ampleur extraordinaire pour l’époque puisqu’elle concerna, selon Henri Lapeyre, au moins 272 140 personnes (…) fut décidée après bien des hésitations par la monarchie espagnole, parce que les morisques, malgré leur conversion forcée au catholicisme au début du 16 ème siècle, étaient considérés comme inassimilables (expulsions entre 1609 et 1614). Une partie notable des morisques d’Aragon franchit les Pyrénées, traversa haut et bas Languedoc en évitant Toulouse, pour aller s’embarquer à Agde. Quelques-uns se perdirent en route, mais la majorité de ces morisques allèrent s’établir en Tunisie (50 à 80 000). D’autres se fixèrent en Algérie et au Maroc. Mais en Algérie, et même au Maroc, les ” Andalous ” ne furent pas aussi bien accueillis qu’en Tunisie. Quelques groupes, beaucoup moins nombreux, parvinrent à Gênes, à Tripoli et à Istanbul (…). “

Bartolomé BENNASSAR, ” Histoire de la Méditerranée “, sous la direction de Jean Carpentier et François Lebrun, 1998, éditions du Seuil, collection Histoire.


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